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GABRIEL ARACELI...
 
Claire Nicole RobinGabriel Araceli ou la naissance du roman au 19ème siècle, par Claire-Nicole Robin
 

On a beaucoup écrit déjà sur la signification historique et nationale de Gabriel Araceli, le héros de la Première Série d’Episodes Nationaux de Pérez Galdós, créé entre 1873 et 1875.

Pour résumer, Gabriel, -archange de l’ Annonciation-, est l’incarnation et l’annonciateur de la nouvelle Espagne moderne, celle qui sort de la Révolution Française –avec ses mythes fondateurs de liberté, d’égalité, la suppression des droits féodaux, l’instauration de la propriété privée- ; et surtout, l’incarnation d’une nouvelle classe sociale –le peuple- : nous employons le terme dans son sens générique de tiers Etat, assez indéfini, sauf peut-être par sa pauvreté, pas encore composé d’artisans, mais avec quelques rudiments d’éducation quand il vient d’une grande ville ; avec une réelle aptitude à se sortir de toutes les situations, une habileté manuelle surtout qui le rend apte à de nombreux métiers, jamais propriétaire, mais qui le deviendra après, à la suite des évènements historiques qui secouent l’Espagne et l’Europe. Gabriel, pauvre enfant des faubourgs de Cadix, finira riche peut-être, gradé dans l’armée, et surtout heureux. C’est l’image de l’ascension sociale –elle est en réalité pratiquement la seule dans la littérature romanesque espagnole, nous reviendrons sur cet aspect plus tard- et tous les commentateurs en ont amplement parlé. Pourtant, il semble qu’un autre aspect, n’a jamais été réellement étudié : la dimension littéraire du personnage dans ces Episodes Nationaux.

Il est, ou du moins il était habituel, de présenter les Episodes Nationaux, en disant : « Ce sont des romans historiques à la manière d’Erckmann-Chatrian ». Pas d’Alexandre Dumas, ou de Walter Scott, mais à la manière d’Erckmann-Chatrian (1) par la dimension d’un vécu historique relativement contemporain et encore tangible grâce à la mémoire des anciens toujours en vie. Effectivement, Galdós raconte qu’il a eu la chance d’entendre à Madrid, au début des années 1870, un homme lui raconter la bataille de Trafalgar, à laquelle il avait participé en tant que moussaillon. Gabriel sera moussaillon sur le Santísima Trinidad, le plus grand bateau du monde à l’époque. Mais, chez Erckmann-Chatrian, la dimension historique, même si elle se rapporte aux grandes batailles napoléoniennes –Madame Thérèse, L’invasion, 1813- gardent une saveur de contes des veillées, où abondent des personnages sortis de la tradition et de la mythologie locale –l’Alsace-. Ce sont des œuvres essentiellement « patriotiques » et non pas « historiques, telles que le désirait Pérez Galdós : Erckmann-Chatrian donnent une leçon de vertu, Galdós, une leçon d’histoire. Et c’est la raison pour laquelle, plutôt que d’employer l’expression traditionnelle de « roman historique » pour désigner ces œuvres de Galdós, nous gardons l’expression espagnole, créée par l’auteur : le terme « d’épisode » signifie non seulement la relation des faits qui se sont déroulés, mais inclut en outre la notion d’une tranche d’Histoire, d’un vécu national.

Tout le monde s’accorde à dire que le roman moderne naît en Espagne avec La Déshéritée (2) de Pérez Galdós en 1881. Pourtant, avant que ne paraisse ce roman, dans un silence assourdissant de la part des critiques, Galdós avait déjà écrit, entre 1870 et 1879, vingt-sept romans, dont vingt Episodes Nationaux.

Pour expliquer ce phénomène -Balzac avait aussi commencé par écrire des romans historiques avant de commencer La Comédie Humaine après 1830- il faut, comme dans le cas de Balzac, revenir sur le contexte historique. Quand Galdós publie son premier roman en 1870, La Fontana de Oro, roman à très forte dimension historique aussi, l’Espagne est en pleine révolution : c’est la révolution de 1868 qui se termine en 1874 avec la « suspension » de la Première République par l’intervention de l’Armée. Par ailleurs, le gouvernement de Madrid est aussi en guerre contre les provinces basques soulevées au nom du Carlisme, et à Cuba, l’Espagne doit faire face à un soulèvement qui ne prendra fin qu’en 1879. C’est une époque troublée, ce qui explique que le « roman », le grand roman 19ème siècle, à la Balzac, ne puisse apparaître qu’en 1881, quand l’Espagne s’installe enfin dans une durabilité politique constitutionnelle.

Pour éclairer notre propos, quelques précisions : nous entendons par roman à la Balzac ces romans, comme Le Père Goriot, La Cousine Bette, où l’auteur construit une image de son temps au travers des luttes d’un individu pour créer son espace personnel –métier, situation sociale et morale-, alors que le roman historique, autour d’un héros, réorganise, dans un sens didactique, des faits d’un passé lointain, chevaleresque le plus souvent et où les aventures constituent, comme autant d’épreuves d’un immense tournoi, la matière principale de la narration, avec, toutefois, des points d’appui historiques avérés. Deux exemples bien connus le définiront encore mieux : Ivanhoe de Walter Scott et Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas ; dans le premier, si le personnage d’Ivanhoé est une création, le Roi Richard Cœur de Lion est, lui, bien réel. Par ailleurs, comme l’a souligné Georges Lukács (3), l’écriture d’un roman historique ne saurait se séparer d’une volonté de didactisme, d’intervention dans le présent politique d’un pays, à travers l’évocation d’un événement ou d’une crise antérieurs.

Ce didactisme, la conscience de la nécessité d’intervenir au moyen de la littérature dans le présent d’un pays en proie à une crise politique, sont tout à fait évidents dans les Episodes Nationaux, et le sujet a été déjà traité à plusieurs reprises. Ce qui nous intéresse, en revanche, c’est la dimension littéraire qu’acquiert lentement Gabriel, comme si Galdós faisait ses gammes pour créer un personnage accessible au plus grand nombre, plausible littérairement en dehors des simplifications abusives des narrations à la mode, -feuilletons, romans d’aventures, voyages-, mais aussi qui préparerait ce que le héros de « roman » doit être .

La Série des Episodes s’aligne sur la succession des faits historiques : tout commence à Trafalgar , en 1805 et c’est pourquoi le premier roman s’intitule Trafalgar (4). Mais Gabriel porte encore les habits des romans antérieurs, un jeune garçon, serviteur de plusieurs maîtres, qui part sur les routes du monde, tout à fait dans le style du « roman picaresque », à l’anglaise, plus qu’à l’espagnole. Une forme de « voyage d’apprentissage » qui lui permet de découvrir l’Autre –dans sa forme abstraite, la Patrie- et dans sa forme concrète, la mort des compagnons, comme Demie Portion ou le fils Malespina. Le « roman d’apprentissage » se continue, deux ans plus tard, dans le deuxième Episode, La Cour de Charles IV (5) où Gabriel découvre la société, les Grands de ce monde, leurs intrigues –le Prince héritier, le futur Ferdinand VII, complotant pour détrôner son père avec l’aide des Français-, le jeu des alliances palatines- face au labeur des gens simples. C’est ainsi qu’il fait la connaissance d’Inès, fille d’une pauvre couturière et dont il s’éprend. C’est le début , pas encore de l’âge adulte, mais de l’adolescence, qui le force à chercher un état. Mais

Je ne voulus pas rester plus longtemps ; je m’en allai décidé à fuir pour toujours la proximité déshonorante des comédiens et des faiseurs de cabales, des dames intrigantes et des hommes vains et corrompus. En partant, je désirais de toute mon âme de courir chez Inès (6).

Le personnage est ébauché moralement, et l’apprentissage commence par le refus de se plier aux caprices d’autrui, surtout quand il s’agit d’espionner les autres, comme il se trouvait obligé de le faire pour gagner sa vie. Il ne sera plus jamais au service de, ni habillé d’autre chose que de lui-même. Symboliquement, quand Gabriel fuit ce milieu, il porte encore les vêtements d’une pièce de théâtre dans laquelle il jouait un rôle. Un rôle d’emprunt. Dans sa fuite, il arrache tous les « postiches et les ornements » dont on l’avait affublé. En arrivant chez Inès, il apprend la mort de sa mère, doña Juana, et l’étrange confession de cette dernière qui révèle n’être pas la mère d’Inès, celle-ci étant une grande dame. Il est certain que l’on retrouve les ressorts des romans populaires, les agnoriscis, mais, ici, en 1807-08, plus qu’un ressort de roman d’aventures, il s’agit quand même de la reconquête du passé dans des circonstances historiques qui sont en train de bouleverser tout le passé de l’Europe.

Dans Le Dos de Mayo, d’enfant, ou jeune homme, Gabriel devient adulte. Il travaille dans une imprimerie, visite régulièrement Inès à Aranjuez, est témoin de l’émeute d’Aranjuez qui démet le premier ministre Godoy, veut arracher Inès à des parents bourreaux et se trouve mêlé, dans sa fuite avec celle-ci, aux soulèvement du 2 Mai à Madrid. Il est fusillé enfant, au milieu des autres prisonniers, il ressuscitera soldat. De cette manière, il intègre la société, non pas en « pícaro », comme son parcours jusqu’à présent pouvait le laisser croire, mais en citoyen, dont le destin désormais sera de sauver la Patrie et Inès, double sentimental et passionnel de l’Espagne, volée et accaparée successivement par tous les membres de sa nouvelle famille. Tel est le sujet de Bailén.

En dehors de tout ce que l’on pourrait dire sur la dimension historique et documentaire de ce roman, ce qui émerge, d’un pur point de vue littéraire –et philosophique- c’est l’affirmation de « l’individu » dans le maelström de l’Histoire, et le droit pour l’individu d’exister en dépit, et en dehors ou à côté de l’Histoire. Au chapitre XXVIII (7), Gabriel écrit :

« A cet instant-là, parmi des vingt mille hommes qui, formant deux grands ensembles, se disputaient quelques arpents de terre, j’étais peut-être le seul qui méritât le nom d’individu. Atome arraché momentanément de la masse, il s’occupait de ses propres batailles (8)».

« Il n’est d’histoire que du particulier », pourrait reprendre à son compte don Benito. On peut dire que cette revendication à la non réduction de l’individu au groupe, à la non assimilation de celui-ci au plus grand nombre, fonde réellement le roman, qui est toujours le manifeste de ce qui individuel.

Dans la Série, ne pouvait manquer une narration sur le siège le plus célèbre de cette Guerre d’Indépendance, c’est-à-dire, celui de Saragosse. C’est le roman de l’héroïsme collectif et individuel, parce que les Espagnols inventent une nouvelle forme de guerre, comme le faisait déjà remarquer le maréchal Lannes, dans ses Mémoires: la guerre urbaine. Roman de l’héroïsme collectif et individuel, face à Gérone qui dépeint les coulisses de l’héroïsme, le combat dans les caves contre les rats, la faim, la folie. L’individu ? Dans Saragosse (9) il est annihilé ; Gabriel, dans ce roman n’est pas le héros, il est le témoin involontaire : il s’est échappé après avoir été fait prisonnier à Madrid par la police espagnole aux ordres des Français (10) et participe à la défense de Saragosse, comme les autres soldats des armées espagnoles en déroute. Les héros, ce sont tous les individus qui apparaissent, et qui pour la plupart meurent, et c’est surtout la famille Montoria. Saragosse est certes le roman de l’héroïsme national, mais surtout le roman du gâchis, la guerre comme gâchis de l’individu : Agustin n’épousera pas Mariquilla qui est morte, de rien, pas même d’une balle ni d’une maladie. Montoria le père a perdu son fils, son petit fils, et son fils cadet s’enferme dans un couvent. Dans Gérone Marijuan gagnera sa Siseta contre vents et marées : il incarne la partie la plus simple du personnage de Gabriel, l’ébauche de base, le schéma le plus simple de Gabriel : il lutte, il survit, il épouse sa promise et il aura un lopin de terre à La Almunia de doña Godina.

Gabriel est devenu soldat, non seulement à Bailén, mais à Madrid et à Saragosse ; il dépend désormais d’autres instances que celles de sa volonté. Mais, à la différence des autres soldats, il a Inès. Est-ce comme la Siseta de Marijuan ? Galdós reproduit-il le schéma du roman populaire où le pauvre, mais généreux et valeureux, conquiert à la fin ce qu’il désire avant tout : sa fiancée pour se marier et finir comme dans les contes ?

Inès est un personnage particulier, peut-être un peu fade –sauf dans La cour du Charles IV- elle est le lieu où s’exerce la volonté –et l’amour- de Gabriel ; ils sont aussi, au début, les deux enfants abandonnés, une image encore héritée des contes de Grimm –Hans und Gretel- et du Romantisme. Mais elle n’est pas Siseta : elle est le fruit d’amours défendues : on retrouve une dimension du roman populaire romantique, qui consiste à fouler l’interdit, ce qui défendu au nom du droit que l’on n’a pas, dont celui de manger. Dans le cas présent, il s’agit encore d’un heurt entre classes sociales qui incarnent chacune l’ancien et le nouveau, mais vingt ans en arrière. A présent, et au milieu des désastres de la guerre, prendre d’assaut la fenêtre de la belle comme signe des temps nouveaux, est une démonstration ou un geste dérisoire, en dépit de ce que Santorcaz essaie de faire croire au benêt de don Diego ; depuis, on a assailli et conquis bien d’autres choses . Et Inès passe soudainement, à la faveur de ces secousses de l’Histoire –plus que celles du remords de ses parents- de la pauvreté honnête et dorée –une fois de plus cela ressortit au conte de fées, sa mère adoptive, doña Juana fait de la couture et, après la mort de celle-ci, elle est recueillie par un vieux prêtre, qui n’entend rien aux secousses de son époque, un fidèle de Godoy, et qui meurt malgré lui, fusillé le 2 de Mayo-, Inès, donc, passe du bas peuple au monde de l’aristocratie, rigide, plein de couvents obscurs, de religieuses plus que vieilles, d’aristocrates poussiéreux et vaniteux et de marquises et comtesses provinciales, bouffies de principes. Changement brutal, entrée dans un monde où elle n’est pas heureuse, car elle a tout perdu ce qu’elle avait avant, sans rien retrouver : ni sa mère –sa vraie- qui ne peut -à cause de la société- la « reconnaître », ni Gabriel, qui est maintenant soldat, aux ordres des autres. Ce qu’elle découvre, ensuite dans les deux derniers Episodes, c’est son père, Santorcaz –encore un souvenir des romans populaires où trahisons, reconnaissances, abandons, retrouvailles se succèdent pour agrémenter la lecture au coin du feu-. Dès ce moment, tout change : Inès se laisse séduire par ce vieux –pas tellement- père malade, qui l’aime, peut-être férocement. Un autre ordre s’installe : après l’abandon, les retrouvailles, la mère qui passe maintenant presque au second rang, l’ordre que « la fille » Inès, fait régner entre ses parents. Même le langage qu’elle tient à son père, semble peu probable, trop didactique, trop autoritaire. Mais en réalité, en dehors de Gabriel, c’est la seule personne humaine qui la tienne embrassée, entre deux bras ! Ce n’est pas en usage dans les classes aristocratiques! Le schéma du conte populaire est donc dépassé par une inversion des éléments : le méchant devient bon, et la victime devient celle qui remet de l’ordre dans le monde, par sa seule autorité affectueuse. Il y a réconciliation à la fin, entre Amarante et don Luis, mais au moment de la mort, Santorcaz revit, pour la dernière fois, sa fuite de la chambre d’Amarante, et révèle, dans un dernier geste d’amour, les ruses dont il avait usé pour qu’on le crût un voleur et non l’amant d’Amarante. Une vie de perdue, même deux, parce qu’Amarante découvre trop tard les trésors d’amour et bonheur qu’elle a laissés s’échapper. Elle se reprendra, et jouira de tout son prestige dans la société en écrivant des lettres et en mettant sa plume au service de l’ascension sociale de Gabriel.

Roman Populaire ? Oui, on en trouve tous les ingrédients dans ces Episodes, mais comme essayés, utilisés et enfin refusés ou parfaitement transformés en leur contraire, comme s’ils ne pouvaient servir dans leur état d’origine ; comme pour définir la voie du roman, qui peut intégrer ces « ingrédients » du roman populaire, mais non pas se fonder sur eux. Les personnages, donc, les uns après les autres -sauf les caricatures, mais alors elles ont une valeur de grand Guignol, ou de dénonciation, comme la comtesse de Rumblar - perdent la langue, les vêtements qui signalaient leur origine –de roman populaire- pour prendre ceux de la modernité, adaptés à la fois à l’époque décrite –qui vit tant de changements-, et surtout adaptés à l’époque contemporaine de la parution de ces romans.

Parce que justement, en 1873-1875 , alors qu’en France Balzac avait fini son œuvre, que Flaubert aussi la terminait presque, que Zola en était à l’Assommoir, le Roman n’existe pas en Espagne. Si, il y a les Fernández et González –et je ne cite que celui-ci, fort méritant par ailleurs et il faudrait y revenir, mais c’était du roman historique, à la Walter Scott, à la Dumas (11)-, en revanche, rien à aligner face à la pression culturelle française, et anglaise aussi, même si elle est peut-être moindre. Rappelons que c’est Galdós qui traduit le premier Dickens en 1868 Pickwicks Papers dans La Nación.

Gabriel est le personnage où s’exercent toutes les influences littéraires traditionnelles, dans le but d’éliminer définitivement les modèles surannés, « idéalistes » à un moment où le Positivisme s’imposait, modèles idéalisés et parfaits qui ressortissent au Romantisme et au Roman Populaire. C’est ce qui apparaît dans Cadix.

Cadix, c’est d’abord cette étroite bande de terrain où, sous l’œil des Français qui assiègent la ville, et sous la surveillance de la flotte anglaise à l’ancre dans la rade, se réunissent des délégués venus de toute l’Espagne et de l’Amérique hispanique afin de voter la première Constitution , celle que l’on appellera plus tard, la Constitution de 1812. Voilà pour le cadre historique : l’ancien devant le nouveau. Dans ce roman, au milieu des personnages déjà connus par les romans antérieurs, en apparaît un nouveau: lord Gray, personnage tout à fait extraordinaire : il est anglais, noble, beau, riche, il parle espagnol, il est amoureux de l’Espagne, de cette Espagne, à la fois réelle et recréée par les Romantiques, il hait la Grande-Bretagne:

J’abhorre Londres, comptoir nauséabond des drogues du monde entier

et il pense que

notre marine n’a pour objet que de soutenir le commerce et de protéger la sordide avarice des négociants qui baignent leurs têtes rondes comme des fromages dans les eaux noires de la Tamise (12).

C’est en outre un grand séducteur, il résume en lui tous les spleens qui ont caractérisé l’époque de Byron, tous les excès aussi, sans parler du courage, c’est une véritable maître d’armes, qui enseigne à Gabriel l’art du duel. C’était un magnifique « modèle », qui ne ressortit pas au roman populaire, mais à la littérature des décennies précédentes, alors à la mode au théâtre et à l’opéra. Il est le double inversé de Gabriel, et un double inversé ne saurait servir de support à un personnage de roman moderne. En outre, il est anglais. Il est évident que Gabriel aura à se battre contre Lord Gray, trop séducteur pour pouvoir respecter les droits de l’Homme et du Citoyen. Qu’il aura à se battre en duel, mettant à profit ce que lord Gray lui a enseigné ; et il se battra en duel pour venger l’honneur d’une des filles de la comtesse de Rumblar, cette incarnation de la vieille Espagne inquisitoriale et tyrannique, surtout envers ses filles à qui on empêche de voir et de découvrir le monde.

Gabriel a encore un autre double dans ce roman : le jeune don Diego, fils de la comtesse de Rumblar, un temps fiancé officiel d’Inès –pour pouvoir réunir les deux majorats en un seul, c’était donc un mariage de convenance et d’intérêt- et frère de la jeune fille séduite par Lord Gray. Ce jeune homme, benêt et ignorant, gaspilleur et incapable d’apprendre à manier les armes, qui considère que les tavernes doivent être le lieu de ses exploits, est, lui aussi, l’expression de la vieille Espagne, qui s’habille à la moderne, parle de droits, de loges maçonniques simplement pour pouvoir se mettre en valeur : une fausse Espagne moderne, qui gaspille l’héritage et ruine sa famille, jouet des ambitions d’autrui, et trop imbu de lui-même pour s’en rendre compte. Lui aussi est un personnage reflet de l’époque moderne, dans son impuissance à sortir des modèles hérités et nouvellement acquis au contact de la capitale. Pour parachever le personnage, il faut revenir à une scène de Bailén où, fait prisonnier par les Français, il leur fait des démonstrations de jaleo et de zapateado, et les soldats français de l’appeler alors « sot », mot qu’il répète emphatiquement comme si c’était un compliment. Deux modèles contemporains, qui sortent de la société du 19ème siècle, et non de la littérature, modèles que refuse évidemment Galdós, parce que l’un incarne le tragique du vivre, et l’autre son comique grotesque, bien loin tous deux.

« de ce clair-obscur en quoi consiste tout ce qui fait le charme de l’Humanité et toute la drôlerie de la vie » (13).

Dans ces Episodes, Galdós épuise tous les modèles existants fournis par la littérature et sa société, parce qu’ils ne sauraient représenter l’Espagne des années 1870, parce qu’ils n’en seraient que des caricatures, et non pas des individus en prise sur la société, en lutte avec elle pour conquérir un nouvel espace, comme Rastignac, quand il disait en s’adressant à Paris : « A nous deux . » ; des individus avec, enfin, un destin propre, unique, et non interchangeable avec n’importe quel autre, des individus dotés du droit à l’individualité, et non à l’exemplarité, dont la littérature antérieure était pleine.

Nous avons pris l’exemple de Gabriel, parc qu’il est le narrateur de cette épopée de l’Espagne, si déterminante pour son futur, et que c’était la première fois, comme dans « La Comédie Humaine », que l’on voyait des personnages aller et venir d’un roman à l’autre, subissant « tous » les changements que le passage du temps inflige, et surtout, se ressentant tous, des secousses de l’Histoire : aucun destin, aucun personnage n’est à la fin le même qu’au début. On pourra toujours arguer que la fin est heureuse, comme dans les contes ou les romans populaires, où le bon, l’ingénu est récompensé. Mais la Série se termine sur la victoire de l’Espagne, à Salamanque, bataille où les troupes françaises sont défaites par une armée alliée –anglo-lusitano-espagnole- sous le commandement de Wellington –déjà-. On pourrait se demander pourquoi Galdós fait se terminer la Série avec cette bataille des Arapiles ou de Salamanque en juillet 1812, qui certes, met à mal l’armée française, mais ne l’oblige pas encore à quitter définitivement l’Espagne, comme ce sera le cas avec la bataille de Vitoria, en 1813. La bataille de Vitoria est relatée dans le premier épisode de la deuxième Série, difficilement comparable à la première, série où Galdós privilégie- certainement l’Histoire et peut-être moins la littérature. Mais ceci est un autre problème, à poser ici et à traiter en son temps et lieu.

Si l’on considère l’ensemble des Episodes de la Première Série, on voit se dérouler toute l’adolescence de Gabriel depuis l’âge de 15 ans environ, à Trafalgar en 1805 jusqu’à l’âge de 22 ans, enfin un homme. Dans le dernier épisode, il est soldat, espion au service de Wellington et accomplit parfaitement sa tâche. Mais une dimension lui manque encore : celle de la masculinité. Dès le début, il est amoureux d’Inès et à 17 ans –voir le Dos de Mayo- il est bien clair qu’il veut épouser Inès, en dépit de son jeune âge, souligné par le curé don Celestino del Malvar. Mais le lecteur ne le voit jamais séduire les jeunes filles, les femmes ; jusqu’à ce roman, c’est l’amoureux absolu, pur et inconditionnel. Il lui reste donc, comme personnage de roman, une dernière dimension humaine à conquérir et à vaincre en même temps : celle de la conquête par la séduction. Et, curieusement, il séduit sans le vouloir, par la renommée qu’il a conquise en vainquant Lord Gray dans un duel. Et celle qu’il séduit, malgré lui, est aussi un anglaise. D’abord, il la sauve, d’une mort certaine, son cheval s’étant emballé et sa voiture étant sur le point d’être précipitée du haut d’une falaise. Il la sauve, alors que personne parmi ses accompagnateurs n’a eu le cran , le savoir-faire ou le courage de payer de sa personne pour la sortir de ce mauvais pas. Ensuite, c’est elle qui tombe amoureuse de lui, à cause de cet acte de bravoure, qui seconde la renommée qu’il a acquise. Miss Fly est bien jolie, très libre de ses mouvements, -son éducation anglaise- et, aristocrate, elle fraye avec tous les généraux de l’armée anglaise dont Wellington. Elle fonctionne aussi comme un double d’Inès, à tel point que Gabriel ne reste pas tout à fait insensible. Les deux femmes se rencontrent : deux mondes face à face, -et non pas deux classes- le monde du romantisme échevelé de Miss Fly et le bon sens d’Inès, assez généreuse pour découvrir et aimer son père. Miss Fly est un être sans attache, excessif, Inès vit dans un monde précis et l’assume. Si Miss Fly est jalouse, jalouse surtout de ne pouvoir supplanter, à la fin, Inès dans le cœur de Gabriel, cette dernière aussi, joue, peut-être, la jalousie, surtout pour s’assurer de la conquête définitive de Gabriel sur son lit d’hôpital. Car Gabriel a été sérieusement blessé au cours de cette bataille de Salamanque, et c’est miss Fly qui l’avait sorti d’entre les morts et les blessés.

Il manque encore quelque chose à Gabriel pour être enfin un personnage à part entière, et comme tel, figurer dans un roman : c’est la reconnaissance de ses supérieurs. En effet, Gabriel a été soupçonné d’avoir séduit et abandonné Miss Fly, de n’avoir pas tenu ses promesses, et il est déconsidéré par une partie de l’Etat- Major anglais. Son courage, et l’honnêteté de Miss Fly, lui permettront de reconquérir l’estime de Wellington (14).

Mais c’est Gabriel lui-même, à la distance de soixante ans, qui tire la conséquence de la construction de son personnage. Voici ce qu’il écrit :

« Dieu m’a donné ce qu’il donne à tous quand ils le demandent en le cherchant, et le cherchent sans cesser de demander. Je suis un homme pratique dans la vie et religieux dans ma conscience. La vie a été mon école, et le malheur mon maître. J’ai tout appris et j’ai tout eu.» (15).

Voilà ce qui signe la création d’un nouveau personnage, typique du 19ème siècle, un personnage à la Balzac, le personnage qui se bat, non pas contre des moulins à vents, mais pour son pain et son bien-être et qui gagne. Curieusement, Gabriel est le seul personnage de la littérature espagnole à avoir ce profil balzacien de gagnant, dans une société en mouvement. Après 1881, quand commence l’ère des grands romanciers espagnols, aucun personnage n’aura ce profil, à croire que cette société de promotion individuelle avait déjà disparu, ce qui est vrai.

Avec Gabriel, Galdós fait ses premières armes, s’essayant à différentes possibilités. On pourrait reprendre toute la panoplie de personnages secondaires et même principaux de cette Série, pour en étudier la construction successive. Mais le cas de Gabriel est exemplaire : il part de schémas existants –l’enfant, la guerre- schémas certes repris du roman picaresque mais remis au goût du 19ème siècle moralisateur, parce que Gabriel, à la différence d’un Lazarille, n’a rien d’un coquin, d’un voleur, bien au contraire, la dimension sentimentale est mise en place dès le départ. Et il le construit en fonction de son âge et en fonction des évènements vécus, et c’est ainsi qu’émerge lentement une nouvelle figure littéraire, qui se caractérise par l’élimination constante de ressemblances avec des narrations patriotiques ou des contes moralisateurs, la construction d’un individu dans la guerre. Le 20ème siècle nous a habitué à la « déconstruction » de l’individu par la guerre. Dans ce cas, c’est le contraire, il faut dire aussi, comme Gabriel le répète, que c’est une guerre juste, et qui ne suppose même pas de haïr l’ennemi. Gabriel serait-il le symbole de cette Espagne en guerre contre l’invasion française ? Mais, il y en a tellement d’autres qui supportent plus que lui le poids du symbole ! José de Montoria, dans Saragosse, Martjuan dans Gérone etc … Il incarne –plus que symbolise- la naissance d’une certaine Espagne, la partie vitale, jeune, qui sait même inventer la guerre moderne, avec la guerre de partisans et la guerre urbaine. La partie vitale, parce que la guerre d’Indépendance, comme le dit don Benito dans Juan Martin el Empecinado.

« Napoléon est venu et a réveillé tout le monde …. Et les Espagnols ne sont pas encore rentrés chez eux »

expliquant en suite que

« La guerre d’Indépendance a été l’école du désordre » (16).

Dans ces quelques lignes, extraites du neuvième Episode de la Série, Galdós explique les conséquences de la guerre d’Indépendance et aussi les choix de son personnage, à la fois historique et littéraire ; Gabriel n’a jamais été un guerillero, mais un soldat, il a fait la guerre par nécessité et, comme lors des guerres de la Révolution Française, il a su se révéler et monter dans l’échelle des grades -Augereau ne savait pas ni lire ni écrire, raconte Abel Gance dans son film Napoléon-, sans pour autant vouloir faire carrière dans l’armée. La bataille de Vitoria (1813), qui met un point final à l’aventure napoléonienne en Espagne, représente le point de départ de la Seconde Série qui raconte et suit les désordres, personnels et nationaux, engendrés par cette Guerre d’Indépendance et qui dureront ,jusqu’en… 1936. Rien de tout cela dans la Première Série, le personnage de Gabriel peut se développer dans un monde qui ne connaît pas encore la maladie de la guerre civile. Personnage positif, oui, mais pas à la manière du héros littéraire soviétique (17), il appartient à l’école républicaine.

Claire-Nicolle Robin
Université de Franche-Comté

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(1) Nom sous lequel, deux écrivains français : Emile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian, 1826-1890, avaient publié leurs œuvres, qui forment une osrte d’épopée populaire de l’ancienne Alsace

(2) Benito Pérez Galdós : La Déshéritée, traduit, Isidora, Madrid, 2009. Voir aussi Claire-Nicolle Robin « Le Naturalisme dans La Desheredada » Besançon, 1976, Annales Littéraires.

(3) Georges Lukács : Le roman historique, Paris, 2000, Petite Bibliothèque Payot, n° 388, 426 p.

(4) Traduit. Ed. Rencontre Lausanne, 1969, Paris E.F.R. 1975.

(5) Traduit, Ibid.

(6) La Cour de Charles IV, Paris, EFR, 1975, Chap. XXVIII, p. 456.

(7) Bailén, quatrième tome de la Série, traduit.p. 115 (Edición Ilustrada, p. 381)

(8) Bailén, Madrid, 1882, La Guirnalda, Edition Illustrée, p. 381. Traduction, p. 115.

(9) Traduit, en cours de publication.

(10) Voir Napoléon à Madrid, traduit.

(11) On pourrait aussi citer le nom de Pedro Antonio de Alarcón (1833-1891), nouvelliste surtout, ,auteur peut-être de la première nouvelle policière en Espagne El Clavo et surtout du Tricorne , mais son cas est un peu particulier.

(12) Cadiz, Madrid, 1883, La Guirnalda, Ed. Illustrée, p. 213 pour les deux citations. En cours de traduction par l’auteur de cet article.

(13) La Desheredada, 1ère édition, Madrid, 2ème Partie, chap. XVII, « Dissolution » p. 481

(14) La batalla de los Arapiles, Madrid, La Guirnalda, 2ª édition, 1878, p. 394.

(15) Ibid., p. 394.

(16) Juan Martin el Empecinado, Lausanne, Ed. Rencontre, 1969, Chap. V, p. 53.

(17) En référence au roman de Nicolas Ostrovski :Et l’acier fut trempé, 1932.
 

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